C’était un concert privé, un bouquet final offert aux fidèles, fans actifs sur différents forums ou abonnés de la tournée qui venait de se dérouler, une manière de clôturer une saison particulièrement active : 70 concerts et près de 500000 spectateurs. Renaud voulait remercier son public, il réserve donc la Cigale et régale !
Au départ, il envisage de chanter 50 chansons, comme un clin d’œil à son demi-siècle bien entamé, également un joli pied de nez à ceux qui se moquaient de ses récentes prestations et sa voix perdue, pour cause de clope.Renaud était en pleine forme, physique, et morale. Il voulait partager son bonheur retrouvé. Oui mais voilà, Renaud n’est pas du genre à faire les choses à moitié. Ce soir du 29 septembre 2007, plutôt que les 50 morceaux initialement prévus, il en offrira finalement 67. Oui, vous avez bien lu, 67 titres, enfilés en un peu plus de 5 heures, et si la salle n’avait pas imposé un couvre feu, peut-être qu’il en aurait chanté le double.
Pour celui qui avait un jour offert une guitare à Bruce Springsteen, légendaire adepte des concerts marathons, c’était comme un hommage. Également un défi imaginaire lancé à Johnny Hallyday, notre plus grande bête de scène, qui contrairement à la légende n’est jamais resté aussi longtemps avec son public, 3h45 à son maximum (au Parc des Princes en 1993). Renaud a donc surpassé l’idole et gravé ce soir-là son nom au tableau des légendes.
Concert-cadeau organisé dans l’une des salles les plus conviviales de Paris, La Cigale, au pied de la butte, dont la capacité n’est que de 1500 places, les sésames étaient rares et précieux. Cette date intervient en fin de tournée du quatorzième album, Rouge Sang paru le 2 octobre 2006, un tour de France démarré le 23 février au Zénith de Caen, qui s’arrêta à Bercy quatre soirs de suite, objet du live Tournée Rouge Sang long de 2h45min dans sa version la plus étendue.Rouge comme la couleur du feu, Sang comme celui qu’il est prêt à verser, ce disque Rouge Sang est important car il marque le retour du trublion Renaud sur le front des injustices et de la connerie humaine. Il en joue à la Cigale la presque intégralité, 13 morceaux sur 17, les plages les plus mordantes "Elle est facho" ou "J’ai retrouvé mon flingue", les déclarations les plus tendres "RS & RS" et "Ma blonde" pour sa chérie, "Malone" à son fils, sans oublier l’incontournable tube "Les Bobos" qui dresse le portrait d’une génération.
Les musiciens sont ceux de la tournée : Jean-Pierre Bucolo à la guitare (et aux arrangements), Alain Lanty au piano, Michaël Ohayon à la guitare et mandoline, Dominique Grimadi à la basse, Philippe Draï à la batterie, Jean-François Berger aux claviers et accordéon, enfin Geoffrey Richardson au violon, mandoline, flûte, ukulélé, guitare additionnelle. Romane Serda, sa compagne est, elle aussi à ses côtés pour le soutenir. Tout comme Dominique et Lolita, bien sûr, ainsi que son gendre Renan Luce. Les concerts de Renaud c’est d’abord une histoire de famille. Renaud entame son marathon aux alentours de 17h30 avec "Où c’est qu’j’ai mis mon flingue ?", montrant d’entrée de jeu qu’il est prêt à en découdre. Malgré l’excitation, il n’oublie pas de modifier le texte « C’est sûrement pas un disque d’or ou une Cigale pour moi tout seul… » en lieu et place de « C’est sûrement pas un disque d’or ou un Olympia pour moi tout seul… »
Renaud est bavard mais jamais ennuyeux, il dédicace plusieurs chansons à des proches, s’adresse beaucoup à son public, et plaisante souvent sur la clope qu’il ne parvient pas à arrêter. L’ambiance est à la bonne humeur, cela n’empêche les moments graves. "Mort les enfants" est dédiée à tous les enfants et les femmes victimes des violences familiales, masculines et de l’insupportable silence qui s’abat sur ces agressions.Le plaisir est évident, de partager, mais aussi de jouer certaines perles de son répertoire. Renaud a demandé à ses fans de lui concocter la setlist qu’ils voulaient entendre, mais s’apercevant que le choix était sans doute un peu trop consensuel, il inclut quelques raretés telles que "Tant qu’il y aura des ombres" et "Olé !" de l’album Marchand De Cailloux jamais proposées en concert. Après un pot pourri de chansons écrites pour Lolita ("Morgane de toi", "Baby-sitting blues", "Mistral gagnant", "Mon amoureux", "C’est quand qu’on va où"…), la salle s’accapare le micro, elle aussi a une surprise, "Morgane de toi" devenue "Morgane de Renaud" avec de nouvelles paroles : « Tu vois l’frangin comme on est bien ensemble / Pour toi on s’ra jamais assez nombreux / T’entends pas c’bruit c’est la Cigale qui tremble / Sous les cris de tes fans qui sont si heureux… »
Ce live circulait déjà parmi les fans, Renaud en personne en avait encouragé le partage, mais il n’avait jamais été ni officialisé ni sublimé de la sorte. C’est le son console et non celui capté sur des téléphones portables ou magnétophones à cassettes que l’on peut découvrir ici, il est brut mais propre. Comprendre, il n’a pas été trafiqué en studio. Renaud ne triche pas.
Presque deux décennies après cette soirée historique, l’occasion de ses noces d’or avec le public était l’opportunité idéale pour enfin l’éditer. Son premier album Amoureux de Paname est sorti aux premiers jours d’avril 1975, il y a un demi-siècle. On retrouve d’ailleurs ici le virulent "Hexagone" en antépénultième position, il précède "Rouge Sang" qui dénonce le sang injustement versé, par le taureau dans l’arène ou la baleine harponnée dans l’océan, mais aussi les enfants victimes de l’esclavagisme moderne. En 2025, hélas de ce côté-là pas grand-chose n’a changé.
"Dans mon HLM" conclut le set, il est agrémenté d’une standing ovation devenue chorale de la salle entière, « Merci Renaud Merci Renaud Merci Merci Merci Renaud ! », car oui, c’était bien un moment suspendu que ce concert, un moment historique. Ceux qui y étaient savent, les autres ne vont pas tarder à le découvrir.